Émilie est militaire, officier dans l’armée de terre, femme de militaire, et maman de deux petites filles. Elle répond à mes questions sur son quotidien, entre son engagement professionnel exigeant et sa maternité.
Elle nous partage ce qu’elle a mis en place pour tout concilier : des choix de carrière qui lui permettent d’évoluer tout en lui laissant la possibilité de construire son couple avec un militaire et d’avoir des enfants, une organisation familiale peu commune mais qui lui offre la sérénité pendant les longues absences, des sacrifices consentis aussi et un état d’esprit résolument optimiste.
E : Émilie, pourquoi t’es-tu engagée dans l’armée ?
J’ai fait une formation initiale de réserviste après mon bac, dans l’armée de l’air, car mes parents étaient civils de la défense.
J’étais intéressée par un des métiers de l’aviation et j’ai appris que ce métier existait dans l’armée de terre. J’ai été formée d’abord à St Maixent, à l’ENAC puis à l’EMIA.
E : Comment tu as rencontré ton mari ?
Je l’ai rencontré à l’EMIA.
E: t’es-tu demandé quel avenir vous aviez ensemble ? Est-ce que tu avais déjà envie de fonder une famille ?
Il était évident qu’on allait fonder une famille. Je ne me suis pas posé la question de notre avenir mais celle des choix de carrières et de régiments à la sortie de l’école, qui nous permettraient d’être ensemble. J’ai choisi l’aviation plutôt que l’artillerie, pour être géographiquement proche de lui et avoir une vie incompatible.
E : Est-ce que tu as déjà envisagé de ne pas avoir d’enfants pour privilégier ta carrière ?
Non. En revanche, je ne voyais pas trop comment faire. Quel était le bon moment, le bon endroit, le bon poste ? Ça m’a un peu questionnée.
J’en ai parlé à un de mes chefs plus âgé qui m’a rassurée et m’a montré les étapes professionnelles pendant lesquelles les grossesses auraient moins d’incidence sur ma carrière.
Quand on est jeune, on manque de recul. Mais on trouve les moments de la carrière sur lesquels on consent certains sacrifices.
Quand nous sommes arrivés dans nos régiments, nous avons attendu d’avoir notre programmation. Et puis nous avons eu deux enfants rapprochés .
E: Ton mari était là pour les accouchements ?
Oui, les 2 fois.
E. Quand tu as eu tes enfants, as-tu envisagé une reconversion dans le civil ?
Non car mon Temps de Commandement* arrivait après la naissance de mes enfants. Et je voulais vraiment commander, vivre ce moment de ma carrière, pour lequel j’ai beaucoup travaillé.
Et puis on a été beaucoup aidés familialement, grâce à ma belle-mère.
*Temps de Commandement (TC) : 2 ans au cours de la carrière d’un officier, pendant lequel il commande une compagnie
E: Comment vous organisez-vous pour la garde des enfants ?
Il fallait qu’on mette en place un bon système qui permette à nos enfants de garder un équilibre. Soit on réussissait à obtenir une aide familiale près de nous, soit on faisait des concessions de carrière. Cela impliquait que l’un de nous renonce à son TC, qui nous tenait à cœur à tous les deux. On a proposé à ma belle-mère de venir s’installer près de chez nous pour nous aider. Elle était très contente de cette proposition. Elle l’a accueilli comme un cadeau.
Elle a déménagé à côté de chez nous. C’est elle qui garde nos deux filles.
E: Vous avez amené votre « village » avec vous. C’est beau que cette solution convienne à tout le monde, autant à ta belle-mère, qui ne voit pas ça comme une charge, qu’à vous.
Oui et puis on est au summum de la confiance. Les filles ont une relation incroyable avec leur grand-mère !
E: Pour toi, est-ce que ça veut dire déléguer une partie de ta maternité à ta belle-mère ?
Ça me convient car on s’entend très bien. Elle s’inscrit complètement dans notre vision de l’éducation. Les ajustements ne sont pas énormes. Ce qui est très différent avec mes propres parents.
Au quotidien, c’est assez similaire à la situation d’une maman qui a un poste à responsabilités dans le civil, à l’exception des périodes de stage et des manœuvres. C’est sûr que ça me fait mal au cœur quand elles sont déjà couchées à mon retour du travail.
E : Vous êtes amenés à être projetés tous les deux ?
Oui. Mais on s’est fixé une limite avant la naissance des enfants, qu’on ne souhaite pas franchir : on accepte que l’un soit déployé et l’autre soit en stage ou en manœuvres par exemple mais pas d’être déployés en même temps à l’étranger. Pour les enfants, ce serait vraiment difficile, ça ferait peser trop de charge pour la famille, et s’il se passait quelque chose, aucun des deux parents ne serait présent.
E : Quel est votre rythme d’absence ?
Pour mon mari, le volume d’absence est plus important que pour moi, il est à 7 mois d’absence cette année, entre les terrains, les opex, les missions sentinelles. Je suis actuellement en stage pendant 4 mois, avec quelques exercices en plus dans l’année.
Les deux ans de TC sont assez intenses, nous n’avons eu qu’une année en commun heureusement, sinon ça aurait été compliqué au niveau du rythme.
E : As-tu connu une opex depuis la naissance de tes filles ?
Je n’ai pas connu d’opex depuis leur naissance. Je suis contente de ne pas y être confrontée. J’ai fait des exercices et des stages. Je pense que ça aurait été difficile. Être séparée de tes enfants, c’est un vrai sujet.
E : Est-ce qu’avoir des enfants a impacté ta carrière militaire ?
Non, aucun impact. Il y a sûrement des contre-exemples mais je n’ai pas eu de problèmes, les gens ont été plutôt compréhensifs.
E : Quels sacrifices as-tu fait dans ta vie de famille pour ta carrière ?
J’aurais pu avoir trois ou quatre enfants d’affilée, mais je ne voulais pas mettre un enfant au monde pendant mon TC. C’est un sacrifice consenti.
Pour le reste, il n’y a rien d’autre que je pourrais faire passer avant ma famille.
E : Comment vous répartissez-vous les tâches dans le foyer ?
On n’a pas vraiment d’organisation.
La première année de mon TC, j’avais une grosse charge de travail. J’essayais de ne pas rentrer trop tard le soir, mais je devais travailler après le coucher des filles. Donc mon mari me préparait à manger, il s’occupait de tout. Et moi, je bossais. Maintenant, ce n’est plus le cas car la situation s’est inversée, c’est son TC, mais les tâches sont assez bien réparties.
On fait tous les deux la cuisine, en fonction de la disponibilité de chacun. Pour les courses, on récupère un panier de légumes et on a une livraison programmée chaque semaine. Mon mari fait des courses en plus car avoir un frigo à moitié vide l’angoisse. Mais ça ne se fait pas dans la douleur. Et nous habitons dans un village où tout est accessible.
L’administratif n’est pas notre point fort. En ce moment, on fait tout en dernière minute. On passe notre temps à nous raccrocher aux branches. Les dossiers de la famille, c’est un peu comme la navette parlementaire. On lâche prise. Mais on s’en sort toujours. Je pense que ça ira mieux quand on sera sur un autre rythme.
E : Est-ce que tu ressens parfois de la culpabilité par rapport à ton choix de carrière ?
Oui, en ce moment par exemple, je suis en stage pendant 4 mois à l’autre bout de la France, mon mari est en mission. Je culpabilise quand je reçois des photos et des vidéos de mes filles. Je préférerais bien sûr être avec elles.
E : Est-ce que tu estimes que tu passes assez de temps avec tes enfants ?
Si je prends un peu de recul, de manière générale, ce n’est pas trop mal parce que je n’ai pas un énorme taux d’absence. Mais évidemment, quand je suis en stage, je trouve que ce n’est pas assez.
E : Quels conseils donnerais-tu à une femme militaire qui souhaite fonder une famille mais qui hésite ?
Je donnerais la priorité à la famille parce qu’à la fin de l’engagement dans l’armée, c’est ce qui reste. Il y a des choix à faire, des sacrifices consentis mais chacune voit ses besoins et ses envies. Il ne faut pas culpabiliser de vouloir une famille, ou non d’ailleurs. Et ne pas avoir peur. De manière générale, c’est la bienveillance qui prime. On peut tomber sur de mauvaises personnes, ça arrive. Mais ce n’est pas la majorité.
E : Je ne pensais pas que ton témoignage serait aussi positif, par rapport à la vision que l’on peut avoir de ce métier là.
Peut-être que je suis un cas particulier, j’ai beaucoup de chances par rapport à la disponibilité de ma belle-mère. Et ça aide d’être résolument positif, beaucoup de choses sont plus faciles.
E: Quelles valeurs t’ont été transmises par ton engagement dans l’armée, que tu aimerais transmettre à tes filles ?
C’est un métier très exigeant, qui te demande de la force, de te dépasser, de te remettre en question : tu changes de poste, tu te formes, tu évolues.
Égoïstement, je n’aimerais pas que mes filles fassent ce métier. Je serai très fière d’elles mais je préférerais qu’elles choisissent une autre voix.
Je vois la maman militaire comme une héroïne. J’en parlais avec une supérieure avec qui je m’entends très bien. Elle m’a dit : « Je ne sais pas si tu te rends compte que toi, en tant que militaire, femme et maman, tu portes une charge bien plus élevée que tes collègues masculins. Certes, ils sont papa et ils s’occupent sûrement de leurs enfants mais ils ont une femme qui est beaucoup plus disponible que ne l’est ton mari, et ils n’ont pas sans cesse à faire leurs preuves. »
Une maman est physiquement plus proche d’un enfant. C’est différent de la paternité. Pour nuancer un peu, on voit la charge qu’on porte soi, mais pas celle que son conjoint porte.
E : Comment les filles vivent-elles les absences de leurs parents ?
Il n’y a pas de changements visibles pour le moment.
Elles ne font pas de drame quand je pars le dimanche. Pour la dernière opex, notre aînée était un peu triste quand elles ont amené leur papa à la gare le jour du départ. Mais ça a l’air d’aller.
C’est la deuxième fois qu’on est absents ensemble : la dernière fois, il était en stage pendant 4 mois et moi en exercices pendant 2-3 semaines. Mais ça s’était bien passé.
E : Quels sont tes astuces du quotidien pour que ça se passe bien ?
On fait attention à ce qu’on dit. On évite les discours négatifs à propos de l’absence de l’autre. Par exemple, je ne dis jamais à mon mari devant elle : « je n’ai pas envie que tu partes, tu vas me manquer affreusement, ça va être difficile ». Pour ne pas qu’elles sentent que c’est dur pour moi. On reste positif. On parle beaucoup à nos filles : pourquoi on part, combien de temps, ce qu’on fait. On accroche des cartes, on leur montre où on sera.
Et leurs habitudes ne changent presque pas. La seule différence pour elles, c’est entre 17h30 et 19h30, où elles sont chez leur grand-mère au lieu d’être chez elles. Le reste est similaire.
Elles ont cours de musique le samedi matin, on fait de l’escalade dans le week-end. Ce sont des repères temporels qui permettent d’avancer petit à petit.
On leur lit les petits livres sur les papas militaires qui partent en mission.
On souligne quand le papa de leurs amis part aussi, pour leur montrer qu’elles ne sont pas les seules à vivre cette situation.
On utilise aussi beaucoup l’agenda partagé. Ça a changé notre vie, vu le casse-tête de la programmation.
E : Et votre communication de couple ?
On fait ce qu’on peut. C’est parfois difficile. En réalité, on est beaucoup trop occupés pour que ça se passe mal. Ça arrive qu’on se dispute mais on passe vite à autre chose. On n’a pas beaucoup de temps.
Les absences renforcent aussi notre couple : on se manque, on ne se dispute pas et on est très contents de se retrouver.
Et comme sa maman nous propose souvent de garder les enfants, on se fait un restau en amoureux de temps en temps.
E : Quelle chose ferais-tu différemment si tu avais le choix ?
Excellente question. Peut-être que j’aurai une réponse à t’apporter dans 10 ans. Aujourd’hui, c’est notre vie et on est très heureux. On a nos parents, nos enfants, nos métiers nous plaisent. Tout va bien.
Le prénom d’Émilie a été modifié pour garder son anonymat.
Cette interview a été réalisé en collaboration avec Unéo , la mutuelle qui accompagne les militaires et leurs familles dans leur quotidien avec l’armée. Retrouvez les solutions Unéo sur groupe-Unéo.fr